Le gouvernement El Mansouri met ses chiffres et ses engagements sur la table. Devant les deux Chambres du Parlement réunies lundi 19 octobre, la Cheffe du gouvernement, Fatima-Zahra El Mansouri, a présenté le programme de son Exécutif pour la législature 2026-2031, avec une promesse centrale : faire davantage sentir les effets de la croissance et des politiques publiques dans le quotidien des Marocains.
Pouvoir d’achat, qualité des services publics, emploi, réduction des disparités territoriales et souveraineté économique constituent le fil conducteur de cette feuille de route. La Cheffe du gouvernement reconnaît que les progrès économiques et sociaux réalisés ces dernières années n’ont pas bénéficié de manière uniforme à toutes les catégories de la population ni à l’ensemble des territoires.
L’Exécutif entend donc changer de méthode. Il veut passer de l’élargissement de la couverture sociale à l’amélioration réelle des prestations, du volume des investissements à leur rendement économique et social, et de la multiplication des programmes publics à une logique davantage fondée sur les résultats.
Sept grandes priorités doivent guider cette nouvelle législature.
1. État de droit et régionalisation : redonner du poids aux territoires
Premier chantier : les institutions, la justice et la régionalisation avancée. Le gouvernement place la restauration de la confiance dans l’action publique parmi ses priorités et promet de renforcer la protection des droits et libertés, la participation citoyenne et le dialogue avec l’ensemble des composantes politiques, y compris l’opposition.
Une modernisation de la justice est annoncée pour faciliter l’accès aux juridictions et renforcer la sécurité juridique. Le gouvernement entend également poursuivre les réformes liées aux droits humains et intégrer davantage leur évaluation dans les politiques publiques.
La place des femmes occupe une part importante de ce volet. L’Exécutif promet de renforcer leur accès à l’emploi, à l’entrepreneuriat et aux responsabilités, tout en poursuivant les dispositifs de lutte contre les violences et les discriminations.
Sur le plan territorial, la régionalisation avancée doit accélérer. Les transferts financiers aux régions devraient ainsi atteindre au moins 12 milliards de dirhams à partir de 2027. Le gouvernement prévoit également de généraliser les contrats-programmes entre l’État et les régions, avec des objectifs liés à l’emploi, à l’investissement et à la réduction des écarts territoriaux.
2. Corruption et rente : l’enrichissement illicite dans le viseur
Deuxième priorité : la moralisation de la vie publique. Fatima-Zahra El Mansouri promet un durcissement de l’arsenal contre la corruption, les conflits d’intérêts et les pratiques de rente.
Le gouvernement annonce notamment la criminalisation de l’enrichissement illicite, le renforcement de la déclaration obligatoire du patrimoine et une application plus stricte des dispositions relatives aux conflits d’intérêts.
Les marchés publics sont également ciblés. L’Exécutif veut renforcer les contrôles sur les appels d’offres et améliorer les capacités d’enquête sur d’éventuelles pratiques de collusion. Une réforme de l’organisation de certains marchés doit parallèlement s’attaquer aux situations monopolistiques et aux intermédiaires jugés improductifs.
La commande publique devra aussi profiter davantage aux entreprises marocaines. Le programme prévoit de réserver 30 % de la valeur des marchés publics aux petites et moyennes entreprises nationales, afin d’élargir leur accès aux investissements financés par l’État.
3. Amazighe, famille et cohésion sociale
Le troisième axe rassemble les questions d’identité, de cohésion sociale et de libertés publiques. Le gouvernement s’engage à poursuivre la mise en œuvre de la réforme du Code de la famille, tout en développant des politiques ciblées en direction des enfants, des jeunes, des personnes âgées et des personnes en situation de handicap.
La protection des données personnelles, le droit d’accès à l’information et la simplification des procédures administratives pour les associations figurent également parmi les chantiers annoncés.
L’amazighe bénéficiera d’un effort financier spécifique. Un fonds de 2 milliards de dirhams doit accompagner son intégration dans l’enseignement, l’administration, la justice, les médias et la signalisation publique. Une commission ministérielle permanente placée auprès de la Cheffe du gouvernement sera chargée d’en suivre l’application.
L’Exécutif promet également une politique renforcée en faveur des Marocains du monde, avec l’objectif de faciliter leur accès aux services publics, leur participation à la vie nationale et leur contribution aux investissements au Maroc.
4. Pouvoir d’achat : l’aide sociale portée à 1.000 DH
C’est le cœur social du programme. Le gouvernement annonce plusieurs mesures destinées à soutenir les revenus des ménages, à contenir l’impact des prix et à renforcer les mécanismes de protection sociale.
L’aide sociale directe doit progressivement passer de 500 à 1.000 dirhams d’ici 2031. Le ciblage du dispositif doit parallèlement évoluer pour mieux prendre en compte les revenus réels des ménages.
Autre annonce : les factures mensuelles d’électricité n’excédant pas 100 dirhams pour la résidence principale des foyers éligibles devraient être prises en charge automatiquement, sans démarche administrative sur support papier.
Le gouvernement promet également une réforme progressive de l’impôt sur le revenu afin d’augmenter le salaire net, ainsi qu’une meilleure régulation des circuits de distribution des produits alimentaires. Les filières des viandes et des poissons, les stocks des produits stratégiques et l’équilibre entre exportations et besoins du marché intérieur figurent parmi les dossiers prioritaires.
Retraites : vers un minimum de 3.000 DH
La réforme des retraites revient également au premier plan. L’Exécutif promet une refonte globale des régimes, menée avec les partenaires sociaux, qui ne devra pas se limiter à l’âge de départ ou aux cotisations.
Parmi les objectifs annoncés figure le relèvement progressif de la pension minimale à 3.000 dirhams par mois dans les différents régimes.
Le programme prévoit aussi de porter à 100 % la pension de réversion versée aux veuves, contre 50 % actuellement selon les éléments présentés par la Cheffe du gouvernement, tout en préservant les droits des autres ayants droit.
Le défi sera double : améliorer les pensions tout en préservant l’équilibre financier des caisses.
Santé : passer de la couverture aux soins
Dans la santé, El Mansouri veut dépasser la logique de généralisation de l’assurance maladie pour s’attaquer à l’accès réel aux soins.
Le programme promet de réduire les écarts entre territoires, de revoir les parcours de prise en charge et d’améliorer l’accueil dans les établissements publics, notamment au niveau des urgences.
La généralisation de l’aide médicale urgente, le renforcement des ressources humaines et la création d’un système national unifié d’information sanitaire doivent accompagner cette réforme.
Éducation : 80 % de maîtrise des fondamentaux
L’école fait également l’objet d’objectifs chiffrés. Le gouvernement vise au moins 80 % d’élèves maîtrisant les apprentissages fondamentaux à l’horizon 2031.
Le modèle des établissements pionniers doit être poursuivi et élargi, avec davantage d’évaluations diagnostiques, de soutien individualisé et d’outils numériques pour suivre les élèves.
Autre objectif affiché : tendre vers « zéro abandon scolaire » en 2030. Un système de détection précoce doit permettre d’identifier les élèves menacés de décrochage et de leur proposer une réintégration scolaire, une formation professionnelle ou un apprentissage.
Logement : 100.000 habitations rurales
Le gouvernement prévoit enfin la construction ou la réhabilitation de 100.000 logements en milieu rural pendant la législature.
Les ménages répondant aux critères devraient pouvoir bénéficier d’une aide directe de 40.000 dirhams, complétée par une assistance technique gratuite. Une réforme des règles d’urbanisme rural est également annoncée afin de simplifier certaines procédures de construction et de régularisation.
5. Jeunes et emploi : 100.000 formations par an
La jeunesse constitue le cinquième pilier du programme. Selon les chiffres avancés par la Cheffe du gouvernement, près de 2,9 millions de jeunes de 15 à 29 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation, tandis que le chômage reste particulièrement élevé chez les 15-24 ans.
À partir de 2027, l’Exécutif prévoit donc un programme national d’accompagnement articulé autour de plusieurs objectifs : former 100.000 jeunes chaque année en fonction des besoins des entreprises et permettre à 100.000 autres d’accéder annuellement à une première expérience professionnelle.
La capacité de formation par apprentissage devrait également être portée à 150.000 à 200.000 bénéficiaires par an.
Le gouvernement veut en parallèle accompagner 60.000 entreprises à travers des dispositifs de financement, de garantie, d’incubation et d’accès aux marchés. Un « passeport de mobilité » est également annoncé pour aider les personnes acceptant un emploi hors de leur région de résidence.
L’Exécutif compte enfin associer davantage les jeunes aux opportunités générées par les métiers du numérique et les préparatifs de la Coupe du monde 2030.
6. Eau, énergie et numérique : la souveraineté au centre
Sixième axe : réduire la vulnérabilité du Maroc dans les secteurs stratégiques.
Sur l’énergie, le gouvernement vise une part de plus de 52 % d’énergies renouvelables à l’horizon 2030, tout en accélérant l’Offre Maroc pour l’hydrogène vert, les infrastructures gazières et les politiques d’efficacité énergétique.
L’eau occupe une place tout aussi importante. Le dessalement devrait permettre de mobiliser 1,8 milliard de mètres cubes à l’horizon 2031, parallèlement à la construction de barrages et au développement de transferts entre bassins lorsque les conditions le permettent.
Un Plan national de l’eau doit apporter une vision de plus long terme et mieux coordonner les politiques hydrique, agricole, énergétique et territoriale.
En matière alimentaire, le gouvernement souhaite également porter la part des semences nationales de 20 % à 50 % pendant la législature, renforcer les stocks stratégiques et poursuivre la reconstitution du cheptel.
La souveraineté numérique complète ce dispositif. Cybersécurité, protection des données, intelligence artificielle et extension de la connectivité aux territoires éloignés figurent parmi les priorités.
Le programme évoque également le développement d’une base industrielle et technologique nationale de défense ainsi que la constitution d’une flotte maritime commerciale plus forte, parallèlement aux projets portuaires et logistiques.
7. Une économie à 5 % de croissance
Dernier pilier : la capacité de l’économie à financer l’ensemble de ces ambitions sociales et stratégiques.
Le gouvernement vise une croissance annuelle moyenne de 5 % entre 2027 et 2031. Il entend pour cela renforcer l’industrie, encourager la substitution de certaines importations par une production nationale et améliorer la compétitivité des entreprises.
La contribution de l’investissement privé devrait être portée aux deux tiers de l’investissement national, avec la poursuite de la Charte de l’investissement, la réforme des Centres régionaux d’investissement et un accès plus large au financement pour les PME.
Le gouvernement veut également accélérer la restructuration des établissements et entreprises publics afin d’améliorer leur situation financière et leur contribution à l’économie.
Tourisme : cap sur 26 millions de visiteurs
Le tourisme conserve une place importante dans cette stratégie. Une nouvelle feuille de route pour 2027-2030 doit soutenir l’objectif de 26 millions de visiteurs en 2030, porté notamment par le développement de l’offre, de la connectivité et des infrastructures avant la Coupe du monde.
Cet objectif de 26 millions de touristes était déjà inscrit dans la stratégie nationale du secteur à l’horizon 2030.
Inflation à 2 %, déficit à 3 %
Pour financer ses engagements sans dégrader les équilibres macroéconomiques, l’Exécutif fixe également plusieurs repères.
Il vise une inflation annuelle autour de 2 %, un déficit budgétaire maintenu autour de 3 % du PIB sur la période et une dette publique ramenée à environ 62 % du PIB en 2031.
Ces chiffres constituent toutefois des objectifs de politique économique. Leur réalisation dépendra de la croissance, des recettes fiscales, du coût des réformes, mais aussi d’un environnement international que le gouvernement reconnaît lui-même comme incertain.
À travers ces sept priorités, Fatima-Zahra El Mansouri veut inscrire son mandat sous le signe d’un État social plus protecteur, d’une économie davantage tournée vers l’emploi et d’une action publique évaluée sur ses résultats.
Le programme contient surtout une série d’engagements facilement mesurables : 1.000 DH d’aide sociale, 3.000 DH de pension minimale, 100.000 jeunes formés chaque année, 100.000 premières expériences professionnelles, 1,8 milliard de m³ d’eau dessalée, plus de 52 % de renouvelables et 5 % de croissance moyenne.


